La Victorine : La vieille dame
de Nice reprend du service

Article paru dans la revue Sonovision n°285 en septembre 1985

A l’image de la situation française, les studios de Nice avaient sombré dans une léthargie qui laissait craindre le pire. Une rénovation exemplaire, premier gros investissement privé dans le secteur depuis trente ans, est en train de prouver, s’il en était besoin, la viabilité de telles structures, et mérite tous les encouragements.

Une ambition californienne ?
Fondés en 1921, les studios de La Victorine ont connu leur heure de gloire aux alentours de la seconde guerre mondiale, avec la décentralisation obligée d’une partie de la production cinématographique française. Depuis les années 1960, l’action conjuguée de la baisse de la production et de gestions douteuses avait abouti au vieillissement considérable de leur infrastructure, puis à leur fermeture, en 1981, portant le parc français de plateaux équipés au niveau le plus bas de son histoire : 7 300 m².
Refrain classique, il s’en est alors fallu de très peu qu’ils ne cèdent la place à un complexe immobilier. Mais c’était compter sans la Mairie de Nice, devenue entre-temps propriétaire du terrain, et dont la volonté politique fut déterminante. Probablement par souci de changer l’image de marque de la ville, les investissements se sont développés, depuis quelques années, dans le « high-tech » et l’industrie culturelle, dont les plus beaux joyaux sont la zone industrielle de Sophia-Antipolis et le nouvel opéra/Palais des Congrès de Nice, inauguré cette année. Le maintien dans la ville d’une production cinématographique digne de ce nom, porteuse de devises autant que de réputation, allait tout à fait dans le sens de cette ambition californienne.

Business et bon sens paysan : les clefs d’une affaire de passion
Pour garantir le succès de l’entreprise, une proposition originale se devait d’être faite. Elle le fut... sous forme d’un bail emphytéotique, contrat de droit rural, aux termes duquel, dans ce cas précis, la jouissance du terrain et de ses infrastructures est accordée pour 55 ans, en échange d’un loyer relativement modeste (300 000 F annuels réactualisés, après une franchise de dix ans) et de la garantie d’un certain nombre d’investissements. Le tout revenant en pleine propriété à la Ville de Nice à échéance du contrat.
A proposition originale, partenaire original. La société française LTM, pionnière de l’éclairage HMI, qui a fait sa fortune et sa réputation, a été la seule à fournir un plan d’investissement cohérent et les garanties financières demandées.
Ce nouveau venu a été accueilli avec autant d’enthousiasme par le conseil municipal (son vote à l’unanimité, en décembre 1983, restera dans les annales) que de réserve par les professionnels, parce que non issu du traditionnel milieu des producteurs (mais existe-t-il encore ?).
De fait, ce choix s’avère être remarquablement judicieux. En effet, LTM, outre qu’elle apporte un sang neuf à la profession et a les moyens de ses ambitions, possède désormais trois filiales aux Etats-Unis et une en Grande-Bretagne. Sa clientèle y recoupe celle des studios ; elle est donc bien placée pour l’attirer à Nice, et s’assurer plus rapidement que quiconque un volume de production suffisant. C’est du moins, outre la constatation de la reprise de la production et de la faiblesse de l’offre française en matière de studios, l’analyse qui a conduit son président-directeur général, Claude Crevet, à lancer son entreprise dans cette affaire, avec la conviction qu’elle sera vite rentable.

Sous les jupes de la vieille dame...
D’autant que La Victorine n’a jamais manqué d’atouts. Ceux de sa région en premier lieu : située dans une ville à l’infrastructure hôtelière bien développée, bien desservie par l’aéroport international voisin, dont les pistes, récemment déportées sur la mer, rendent désormais les décollages plus discrets, elle reste une excellente base de tournage, à moins d’une heure de route des nombreux paysages cinégéniques de l’arrière-pays niçois. Les sept hectares de son terrain, sans équivalent en région parisienne, bien exposés, permettent les prises de vues en décor extérieur : quatre hectares sont disponibles à cet effet, dont une piscine et un bassin de 500 m², équipés de hublots.
L’espace disponible facilite le travail, dans la mesure où l’on se sent à son aise, sans cette pénible impression d’évoluer dans un costume qui gêne aux entournures, mais il rend également possible l’extension future des plateaux, et l’on y songe déjà. Leur nombre est actuellement de quatre. Le plus grand d’entre eux (1 175 m², soit 47 X 25 m, 12 m sous gril, disposant d’une fosse) vient d’être rénové : un gril continu remplace les anciennes passerelles (charge utile : 350 kg/m²) et il est équipé d’un cyclo. Sur l’arrière du bâtiment, se trouvent les loges, les salons de coiffure et d’habillage, dix bureaux de production, quatre pour la décoration. Des trois autres plateaux (594, 375 et 310 m²), le plus petit sera rénové cette année et, compte tenu de l’évolution du marché, réservé à la vidéo et aux télévisions. Situées dans un bâtiment à l’écart des autres activités, les quatre salles de montage (dont une pour le 16 mm) et la salle de projection ont été rééquipées ; la post-synchronisation est désormais possible. Autour du groupe de plateaux, sont répartis les autres bâtiments : la direction, la sous-station (1 230 kVA), refaite à neuf, les ateliers de menuiserie, de staff, de serrurerie, de peinture et de tapisserie, le magasin d’accessoires (700 m²), la réserve de machinerie (flambant neuve) et d’éclairage (700 projecteurs LTM), ainsi que le restaurant, reconstruit après son récent incendie.
Douze millions de francs ont été dépensés la première année (le premier plan d’investissement en prévoyait quatorze millions sur quatre ans, dont huit millions en 1984), qui représentent une somme de travaux de fond, pas forcément spectaculaires, mais toujours bien faits, qui ont permis de reconstituer la base d’un outil de travail d’ores et déjà en état de fonctionner, que les prochaines années verront s’améliorer et monter en puissance. Est-ce l’espoir suscité par la renaissance des studios ? Tant chez les intermittents de la région que chez les vingt permanents et à la direction, l’état d’esprit, pour ne pas dire l’enthousiasme, qui règne tranche sur l’atmosphère des studios parisiens. Pas un papier qui traîne, chaque chose à sa place, les retouches de peinture sont faites plutôt deux fois qu’une... On construit pour durer. Le même mélange de rigueur et de convivialité se retrouve dans les rapports avec les productions. Pour Philippe Demange, le directeur exécutif, la jeunesse de la nouvelle équipe est sa force. A tous, la porte de son bureau reste ouverte. Chaque production est par essence un prototype. Manque-t-il un équipement ? La discussion est ouverte, surtout s’il s’avère pouvoir être utile dans le futur. Le phénomène est trop rare pour ne pas être noté.

Studio à louer cherche clients solvables
La multitude et la qualité des équipements et prestations proposés tend à rendre au nom de studio son sens large. Il intéresse a priori des productions fort différentes : de la simple location de salles de montage ou de projecteurs, de la « base » de production rayonnant sur la région à l’utilisation intensive du terrain, des plateaux et des ateliers, la marge est importante. Certes, tout n’est pas parfait. Les laboratoires sont à Paris (renseignements pris, la pellicule envoyée par l’avion de 17 h revient le lendemain à 11 h, ce qui n’est pas si mal), tout comme les loueurs de caméras ; il n’y a encore ni atelier de résine (prévu cette année), ni équipements pour les effets spéciaux. Mais chaque chose en son temps.
Pour l’heure, il s’agit de rentabiliser les investissements. Plus que celle des superproductions, qui bloquent les installations au détriment des autres clients, la clientèle potentielle est celle du long métrage à moyen budget, des films publicitaires et des télévisions privées, qui vont bientôt émerger dans la région. Bref, une clientèle dont le professionnalisme et le standing sont en rapport avec les services proposés, qui va de l’échelon régional aux productions internationales (les Américains sont à présent les meilleurs clients de La Victorine), en passant par la production nationale. Et c’est là que le bât blesse : le geste courageux qu’a constitué le tournage « dans les plâtres » du film « Joyeuses Pâques », de Georges Lautner, l’an passé, n’a guère été suivi. Bien au contraire; les mœurs souvent douteuses des productions hexagonales ne facilitent pas la tâche : outre les discussions de marchands de tapis qui nuisent à la transparence des tarifs, on peut citer l’exemple des huit options prises en mars 1984 sur les plateaux, et dont il n’y avait aucune nouvelle un an plus tard, pas même pour les annuler. Question de simple politesse ? Faut-il également parler des mauvais payeurs ? Après 18 mois d’activité, six productions françaises se voient désormais interdire l’entrée des studios (il n’est pas sûr qu’elles y aient gagné). Quant aux réglementations du CNC (Centre National de la Cinématographie), elles sont ouvertement bafouées, mettant en péril l’ensemble du secteur, puisque les films subventionnés, qui, en contre-partie, devraient utiliser équipes et studios français agréés, le font de moins en moins

L’avenir en rose ?
Malgré ces aléas typiquement français, la reprise d’activité de La Victorine semble désormais irréversible, car elle s’inscrit dans le mouvement général de retour aux studios. Si la tendance actuelle se confirme, les comptes seront équilibrés dès 1986, ce qui est en soi un joli score. Une entreprise qui n’investit pas est condamnée, affirme Claude Crevet. Il nous le promet, les bénéfices dégagés seront aussitôt réintroduits dans le circuit. Les premiers seront vraisemblablement consacrés aux effets spéciaux, avec la construction, envisagée dès 1988, d’un nouveau plateau équipé spécialement et des infrastructures nécessaires.
De fait, on suit avec autant de prudence que d’intérêt l’actuelle évolution des techniques et la possible application au secteur cinématographique des derniers développements en matière d’informatisation des procédés et de synthèse d’image. Cela nous donnera-t-il, dans quelques années, un studio à la pointe du progrès ? D’ores et déjà, les moyens existent, mais, selon Philippe Demange, il n’est pas encore certain que la demande soit suffisante pour être rentable, ni que la profession y soit encore prête, du moins en France. Et d’ajouter : « Mais si c’est faisable, nous le ferons. »
Tradition et innovation, « cousu main » et technologie, La Victorine sera-t-elle le lieu de convergence des techniques ? Le dynamisme, le sérieux de son équipe et les moyens financiers à la hauteur dont elle dispose font qu’elle semble bien placée. D’autant que ce qui frappe d’emblée le visiteur, aujourd’hui comme il y a trente ans, c’est un « je ne sais quoi », un climat, une atmosphère, qui en font le studio français le plus attachant. Indiscutablement, La Victorine est un lieu. Argument irrationnel, mais auquel sont ô combien sensibles les gens de culture – il en reste encore – qui ont fait et qui feront le Septième Art.
Inutile de rêver, on est encore très loin du Hollywood français projeté naguère. Mais, dans vingt ans, qui sait ? La langue de Shakespeare, qu’on y entend souvent, pourrait prêter à illusion. « Oh yes, La Victorine, j’adoôre ! », disent tous nos collègues anglo-saxons. Puissent les Français lui manifester un semblable intérêt.

Didier PIERRE