Histoire de la Louma
par MM. Lavalou et Masseron

Le service Cinéma des Armées
La Louma a été créée en octobre 1970 au Service Cinéma des Armées, à l'intérieur d'un sous-marin, pour résoudre un problème précis de prise de vues.
Le local dans lequel nous tournions ne pouvait contenir de travelling. Par contre, dans la pièce contiguë, il était possible d'en installer un, de modèle étroit. Nous avons donc posé le travelling dans cette pièce. Le trépied, comportant une tête à manivelle, était équipé d'un bras de déport, en bois à l'époque, avec d'un côté la caméra, tenue au tout début par du chatterton et, de l'autre, des contre-poids. Au mouvement de travelling, s'ajoutait le déplacement de la caméra.
Par ailleurs, les figurants étaient des élèves sous-mariniers uniquement disponibles après leurs cours et nous n'avions qu'une heure ou deux de tournage possible avec eux. Le jour, nous préparions les plans-séquences et, le soir, tous ensemble, nous faisions la journée de travail en une heure ou une heure et demie. A partir d'une contrainte de temps, nous nous sommes pris au jeu et avons cherché à approfondir l'écriture du plan-séquence.
Il s'agissait d'un film d'instruction où il fallait montrer la relation entre tel appareil et tel autre. Le décor était confus. En tournant des plans séparés montés cut, on n'aurait pas vu cette relation. Et les panoramiques étaient impossibles. D'où le choix de la promenade de l'appareil dans l'espace.
Au début, le problème était seulement technique, sans idée de commercialisation. Nous ne voyions pas les rushes mais elles enthousiasmaient le S.C.A. par leur nouveauté. Alors, nous avons pensé avoir fait original et nous avons décidé de perfectionner.
Au début, l'appareil s'appelait "stabilisateur de caméra dans l'espace". Le terme n'étant pas commercial, nous avons alors associé nos deux noms. Malou sonnant mal, nous avons gardé Louma.

Samuelson
Faute de moyens de commercialisation, nous ne pouvions, à cette époque, faire évoluer l'appareil. Nous n'avions pas de système de visée vidéo ni de commande à distance de panoramique horizontal et vertical ni de système de mise au point.
Tout se faisait à la main avec des manches et des repères sur les têtes, celle que portait le bras et celle qui était à l'autre bout. C'était très rudimentaire.
Après que les Samuelson eurent adopté la Louma, le développement de l'appareil s'est fait par étapes durant de longues années. Au début, ce fut artisanal. Nous travaillions chez Alga à Saint Maur où nous avons pas mal contribué à détruire le tour et la fraiseuse, faute de formation technique. Les progrès étaient lents.
L'appui des Samuelson nous assurait des garanties dans la fabrication et nous a permis de concevoir l'appareil tel qu'il est actuellement.
Ensuite, les étapes importantes furent les rencontres avec les réalisateurs, Au début, l'appareil était utilisé pour des acrobaties techniques plutôt que comme instrument d'écriture cinématographique.

La rencontre avec Polanski
La première fois que l'appareil servit pour autre chose que le film publicitaire, des plans spéciaux ou l'esbroufe, ce fut sur le film de Polanski Le Locataire.
Au début, il s'agissait de répondre au problème bien précis d'un travelling vertical au milieu d'une cage d'escalier, Polanski ne voulait utiliser que la tête de la Louma. Puis comprenant les possibilités de l'appareil, il eut l'idée du plan de générique qui ouvre le film et dure 3 ou 4 minutes. Ce fut sûrement ce plan qui donna ses lettres de noblesse à la Louma.
L'évolution de l'appareil s'accéléra car il pouvait résoudre des problèmes techniques et, aussi, contribuer énormément à l'atmosphère d'un film en créant un nouveau type d'écriture cinématographique.
Parallèlement, nous avons fait un certain nombre de films publicitaires. Nous avons aussi accroché le marché des films industriels où la Louma se révèle, là aussi, très intéressante.
Puis, ce fut la télévision, idéale pour la Louma, à cause des émissions de variétés, avec de grands orchestres, comme aux États-Unis et des émissions sportives.

La rencontre avec Spielberg
Nous avions des contacts avec une société américaine qui voulait représenter la Louma aux États-Unis.
Spielberg avait vu, comme beaucoup de personnes, une cassette vidéo composée de quelques plans de Louma. Il prenait cela comme un gadget quelconque.
Malgré tout, il avait émis le désir de voir l'appareil. Comme il passait à Paris en coup de vent, pour aller au Festival de Deauville, la rencontre ne put avoir lieu, faute de temps.
Nous avons alors décidé, avec des amis et stagiaires, de partir pour Deauville en camionnette et avons installé la Louma, sans prévenir Spielberg, sur la terrasse de son hôtel.
Puis, dans le salon où il était, nous avons dit : "Monsieur Spielberg, la Louma est là, si vous voulez la voir..."
C'était un peu plus compliqué mais voici l'esprit. Il est allé voir et là, vraiment comme un chien, il est tombé en arrêt devant l'appareil. C'était étonnant parce qu'il est très critique. Il n'a pas tout de suite dit : "C'est fantastique, c'est sensationnel". Il a pris les commandes, les manivelles et s'est mis devant l'écran vidéo, a tripoté tous les boutons et surtout la commande de point pour voir si elle réagissait bien. Il posait toutes sortes de questions techniques, nous demandant de manipuler le bras en avant, en arrière, vers le haut, vers le bas, pour faire tel mouvement, partir d'un gros plan et s'éloigner... Il a exploré toutes les possibilités de l'appareil, pendant presque trois quarts d'heure et, à la fin, il était complètement conquis.
Comme il allait pleuvoir, il a dit quelque chose comme cela : "Couvrez l'appareil, je ne voudrais pas que ma nouvelle acquisition s'abîme...".
Puis, il a annoncé qu'il allait l'utiliser pour son prochain film "1941".
Au départ, il voulait s'en servir pour deux choses : filmer des maquettes et une scène de danse. Après avoir fait les maquettes, il s'est aperçu alors que l'appareil permettait une facilité de mise en place extraordinaire et il s'en est servi pour presque toute la longueur du film. Finalement, il y a peut-être 60 % des plans montés, fixes ou en mouvement, qui sont des plans Louma.
C'est sûrement le réalisateur qui a utilisé la Louma de la façon la plus discrète et la plus intelligente, Il n'en a peut-être pas tiré le maximum mais beaucoup plus, en subtilité et en profondeur en tout cas, que n'importe quel autre réalisateur.

L'aide du C.N.C.
Entre temps, en 1976 ou 77, le C.N.C. nous avait alloué une somme pour développer le projet et la construction de trois Louma. Car, au moment d'aller aux Etats-Unis tourner le film de Spielberg, il n'y en avait qu'une. Elle avait travaillé en France pendant des années tout en s'améliorant. Elle était presque au point quand elle est partie aux Etats-Unis. Mais, de retour en France, nous en avions perdu le marché. Nous avons alors décidé de construire cinq Louma.
Elles devaient être identiques pour pouvoir les disperser à travers le monde et interchanger les pièces.
Malgré l'aide reçue d'Albert Viguier et de Guy Tournerie, il nous manquait celle d'un électronicien et... Hervé est arrivé, apportant une électronique fiable au lieu du bidouillage des premières Louma.
Depuis cette période, nous n'avons jamais eu de panne, Cette fiabilité a rehaussé la réputation de la Louma, après l'essuyage de plâtre des débuts.
Actuellement, il y en a une à Los Angeles, une à New York. Elles peuvent circuler dans tous les ETATS-UNIS et même au Canada. Deux sont basées à Londres et deux en France. Une est en cours de fabrication et qui ira, soit en Australie, soit aux États-Unis, peut-être dans une chaîne de télévision.

Le futur, c'est le marché de la télévision
Si la Louma a été surtout employée au début par le cinéma, il y a eu depuis deux ou trois ans une sorte de boom d'utilisation dans le domaine de la télévision et des variétés. Il se développe chaque jour et nous pensons qu'il s'agit vraiment d'un appareil de télévision par excellence. Dans son film "Les quarantièmes rugissants", produit et joué par Jacques Perrin, Christian de Challonges a très bien utilisé la Louma. Le film se passe en grande partie à l'intérieur d'un trimaran où joue un seul personnage. Une partie du bateau a été reconstituée en studio sur un support conçu par Max Douy. Un gros cardan supporte une énorme plate-forme sur laquelle est construit le trimaran. Celui-ci peut bouger babord-tribord, roulis-tangage, dans tous les sens.
Si la caméra était solidaire du bateau, on perdrait beaucoup de la réalité du mouvement mais comme la Louma est fixée sur un support au sol, seuls, le bras et la caméra pénètrent à l'intérieur de la cabine. Le trimaran bouge bord sur bord avec une très grande violence secouant, à l'intérieur, le personnage et les objets. De cette façon, l'on garde une qualité d'image parfaitement stable et la possibilité de recadrer à l'intérieur.
Face à la Louma, les réactions des réalisateurs sont variables, certains disent avoir du mal à juger le jeu de leurs comédiens sur le moniteur vidéo, la visée mixte existant, d'ailleurs, avant la Louma. En général, il n'y a pas de règle, la réaction dépend des réalisateurs et du genre de mise en scène qu'ils font. Disons que la Louma fonctionne comme un excellent viseur de champ, permettant de trouver rapidement le meilleur angle. Spielberg en profita largement pour sa mise en scène.

(témoignage recueilli par Albert Viguier)