Studios français :
La fin des fossoyeurs

Article paru dans la revue Sonovision n°285 en septembre 1985

Ces derniers temps sont à marquer d’une pierre blanche pour le cinéma français : pour la première fois depuis plus de trente des investissements importants sont effectués dans le secteur studios de prise de vues, marquant peut-être enfin le terme d’une longue décadence, désastreuse pour l’ensemble de la profession.
Effets de mode, conjonction d’intérêts particuliers, paupérisation du secteur, individualisme exacerbé par un chômage endémique, absence de formation professionnelle et de politique à long terme, sont autant d’éléments qui ont alimenté’ un cercle vicieux ravageur, avec pour conséquence le vieillissement, puis, dans l’indifférence quasi générale, le démantèlement progressif de cet outil de travail fondamental des métiers de l’image – sabordage sans équivalent dans aucun autre pays, ni probablement dans aucun autre secteur industriel. A l’heure où l’évolution galopante des techniques permet la rationalisation et l’amélioration, tant qualitative que quantitative, de la production, où la demande de programmes est en train d’exploser, où le nouveau système des abris fiscaux apportera l’argent frais nécessaire à la relance de la production, la garantie de professionnalisme qu’offre le travail en studio semble être, à défaut de génie, l’ingrédient qui permettra à la mayonnaise de prendre ; en hissant la production au standard international de qualité, elle permettra la présence de nos produits audiovisuels sur le marché mondial, en dehors duquel il n’est désormais plus guère possible de raisonner. Un renouveau est-il possible dans notre pays avant qu’il ne soit trop tard ? C’est ce que se propose, entre autres objets, d’examiner cette série d’articles, qui nous fera découvrir, au travers de quelques exemples significatifs, la situation des studios, tant en France qu’à l’étranger.


Studios ? Vous avez dit studios ?
On en parle, on en parle, et pas que dans les salons. Ras le bol des films à deux personnages entre quatre murs, des dialogues sur fond de coups de klaxons. Tout ça, c’est bon pour la télévision. Et encore ! Attendez la haute définition... Le public se redécouvre une passion pour les grands écrans, l’aventure et l’évasion, bref pour le spectacle ! D’où le succès commercial phénoménal des « Aventuriers de l’arche perdue » et autres « Guerre des étoiles », dont l’impact visuel rejoint sur l’écran de nos mémoires quelques films d’antan, du temps où tout était grand. Comme par hasard, ces films ont tous été faits à peu près entièrement en studio. Grincements de dents... Car, des grands studios de l’âge d’or, fiefs de compagnies qui assuraient la chaîne de production jusqu’à l’exploitation des sal]es, les survivants, particulièrement en France, ne sont que de pâles reflets : on en compte trois en région parisienne, Epinay, Boulogne et Billancourt (ces deux derniers amputés d’une partie de leurs plateaux), et un à Nice, La Victorine, dont on avait bien cru qu’il ne se relèverait jamais. Ajoutez-y Joinville et Francœur, loués à l’année, mais plus pour très longtemps, par la SFP (Société Française de Production), et la boucle est bouclée. Restent à peine une quinzaine de plateaux insonorisés, souvent vétustes, pour quelque 10 000 m², contre 46 il y a trente ans (en comparaison, les seuls studios de Pinewood, les plus importants de Grande-Bretagne, offrent actuellement 16 500 m² de plateaux).

Mais, au fait, c’est quoi un studio ? Un studio, c’est un peu comme un bateau, avec ses ponts, ses passerelles, ses marins, son capitaine. Ou un port, avec ses allées et venues, ses grues, ses quais, ses docks, ses entrepôts. Atelier du rêve (titre d’une série actuellement diffusée à la télévision), lui seul permet d’exploiter à fond l’immense potentiel expressif du cinéma selon Méliès. Il nous l’avait prouvé, il s’agit bien d’un artefact, d’une réalité non objective, manipulée, faite d’illusions superposées, tant spatiales que temporelles, suffisamment complexes pour être impossibles à réaliser en dehors de lieux spécialement équipés. Essayez donc d’arrêter la course du soleil les deux ou trois heures nécessaires à une prise de vues ! Ou de trouver, pour les besoins de votre dernier et génial scénario, une mégalopole envahie par la jungle ou la banquise, sans risquer engelures ou malaria ! Pauvres héros...
Viendrait-il à l’idée d’un malade devant subir une intervention d’aller consulter, aux quatre coins de Paris, chirurgien, radiologue, anesthésiste, de louer ailleurs encore les services d’une nurse et de quelques infirmiers ? De fait, il se rend à l’hôpital, où ces moyens sont rassemblés. Cela permet d’agir vite et bien, en toute sécurité.
La production d’un film relève de la même logique. Un studio digne de ce nom doit pouvoir offrir, en un endroit unique, toute une gamme de plateaux insonorisés de diverses dimensions, équipés de moyens de levage et de suspension, des terrains d’extérieur, des loges pour les acteurs, ainsi que le matériel d’éclairage et de prise de vues, des ateliers, des stocks de décors et d’accessoires, les hommes et les matériels pour les effets spéciaux, le laboratoire, des salles de montage, un auditorium et une salle de projection, un restaurant... Bref, un inventaire à la Prévert, une concentration de moyens matériels et humains qui est la garantie, dans des conditions d’hygiène et de sécurité décentes, d’un travail de qualité effectué dans les meilleurs délais, qui limite les aléas et imprévus ruineux des tournages en « décors naturels », et optimise le travail créatif, et donc la valeur d’un produit qui doit être vendu.
Car ce n’est pas le moindre paradoxe du studio que cet espace restreint, cette structure industrielle – que d’aucuns pourraient trouver pesante, sinon archaïque et ringarde – permette une plus grande liberté de création, puisque chaque élément qui fait la matière d’un film peut être parfaitement maîtrisé... Mais encore faut-il savoir l’utiliser : le studio, plus qu’une grande technologie, requiert un savoir-faire, une technicité sans failles, qui en font également, soit dit en passant, la meilleure école qui soit.

L’état des choses
Comme toute industrie à haute valeur ajoutée, l’activité des studios a besoin, pour se maintenir de manière rentable, d’un volant de productions et d’investissements suffisant. Ebranlé, il y a trente ans, par l’action conjuguée de la Nouvelle Vague, qui sut profiter des innovations techniques (caméras légères et pellicules ultrasensibles) pour échapper au conformisme régnant, et de la montée en puissance des télévisions, qui induisit une baisse généralisée de la fréquentation des salles (opposition apparente, car, las du pain et des jeux, que ”demande le téléspectateur, sinon des films), le fragile équilibre économique du secteur fut rompu, déclenchant un redoutable cercle vicieux et un sauve-qui-peut général. Nulle part, ou presque, il n’a été possible de maintenir à plein temps le personnel qualifié. Situation dont il a bien fallu s’accommoder, mais qui, au fil des ans, inéluctablement, a atteint la technicité des studios, et donc leur rentabilité. La relève n’ayant pas été assurée, il ne reste plus guère, en France, qu’une trentaine de décorateurs rompus à ces techniques, moins de 200 ouvriers de construction... Quant aux trucages et effets spéciaux, qui multiplient à l’infini le potentiel des studios, ils sont désormais moribonds. Les écoles ont emboîté le pas (sauf le Lycée Louis Lumière pour les opérateurs, mais avec quels moyens...) ; depuis vingt ans, la décoration n’est plus enseignée à l’IDHEC (Institut des Hautes Etudes Cinématographiques) : deux générations de réalisateurs qui y ont été formés ignorent tout de ces métiers. Nécessairement situés près des grands carrefours internationaux de communication, les studios sont de grands consommateurs d’espace, en des lieux où la spéculation foncière va bon train. La tentation a été irrésistible, au lieu de moderniser l’outil, quitte à opérer des concentrations, de vendre, de diversifier les activités. C’est ainsi qu’ont disparu, au profit de complexes immobiliers, la plupart des plateaux. L’épisode le plus scandaleux fut la casse, en 1971, des studios de Saint-Maurice, les plus grands et les mieux équipés.
Ajoutons des montages financiers de production de plus en plus acrobatiques, la tentation permanente de faire des profits (pour les studios) ou des économies (pour les productions) de bouts de chandelle sur les matériaux de construction, la taille des équipes, la qualité et le nombre de décors, et, de l’état de symbiose, on glisse à la parasitose, y compris dans les mécanismes de régulation de la profession, où l’exception devient la règle. Faute de concertation, les rares investissements se contrecarrent, les projets sont repoussés aux calendes grecques, on laisse vieillir le matériel au lieu d’innover... et on se retrouve avec vingt ans de retard sur nos voisins.

Et pourtant, ils tournent !
Tous les indicateurs de tendance le confirment : la crise est derrière nous. En termes d’esthétique, la querelle studio/décor naturel est caduque. L’argument économique, naguère ravageur, est fortement remis en cause par l’extension démesurée des temps de tournage en extérieur, et donc des défrayements, par les imprévus, par l’augmentation des tarifs de location des « décors naturels », par le coût de la postsynchronisation des dialogues... Quant à la plus-value qualitative du studio. elle est incontestable.
Depuis 1981, le nombre de films fabriqués en studio augmente régulièrement. Traditionnellement, les marchés potentiels sont au nombre de trois : le long métrage, la publicité et la télévision. Si on ne compte plus les 1ongs métrages français ayant utilisé des usines désaffectées pour abriter leurs décors, il n’en reste pas moins que, sur les 23 productions ayant partiellement utilisé des studios l’an dernier, sept sont allées les louer à l’étranger, soit que des accords de coproduction l’aient imposé, soient qu’elles aient trouvé les studios français trop chers... ou trop petits, ce qui nous empêche également d’accueillir de grosses productions américaines, avec une perte sèche qui mériterait d’être chiffrée.
Des quelque 400 films publicitaires tournés en studio l’an dernier, 90 l’ont été en studio agréé. Là aussi, la rigidité de l’offre semble avoir joué, au profit de petites unités meilleur marché (parce que non équipées) ou des studios anglais, experts en trucages de qualité. Les télévisions privées, dont l’arrivée se précise, devraient, elles aussi, être tentées par les services de studios, si tant est qu’elles en viennent à produire. C’est du moins ce que laisse espérer la situation américaine : la majeure partie des séries est tournée en studio (sur support film, en prévision de la télévision haute définition). La SFP, quant à elle, a maintenu un potentiel de plusieurs centaines de techniciens permanents dans ses studios, qu’elle s’apprête à revaloriser, en regroupant ses activités à Bry-sur-Marne dans ce qui sera, en 1987, le plus moderne complexe de production français. Quel sera son rapport avec le cinéma et, plus globalement, avec le secteur privé ? L’ambiguïté est loin d’être levée, et la taille des investissements mis en œuvre (65 millions de francs, justifiés par les « économies de fonctionnement » ainsi réalisées) inquiète d’ores et déjà les autres studios, notamment pour les coproductions cinéma/télévision.

Quel avenir pour les studios ?
Le débat entre l’image photographique et le tout-électronique ne semble guère mettre en cause l’avenir des studios. Bien au contraire, un certain nombre d’innovations lui seront directement utiles, tels la télécommande des éclairages ou les robots de prise de vues pour les trucages. De fait, cette structure industrielle est plutôt liée à l’avenir d’une production audiovisuelle de qualité, exigeante et soucieuse de rendement. Production qui doit s’effectuer sur des bases saines, avec un volume suffisant pour réamorcer la pompe des investissements. Dans ce contexte, la future mise en place du système des abris fiscaux dans notre pays, qui injectera de l’argent frais dans un marché déjà non négligeable, est un atout important.
Reste la nécessité d’une volonté politique pour coordonner le mouvement : favoriser la modernisation, d’une part, et la complémentarité de ces investissements, d’autre part, étant entendu que l’intérêt collectif n’est pas rigoureusement égal à la somme des intérêts particuliers. Cette volonté passe par un système d’aides dont la structure existe, mais qu’on aimerait voir ajusté, mais aussi par l’instauration de pools de réservation des plateaux, voire de groupements d’intérêt économique gérant les stocks de décors, la renaissance de studios d’effets spéciaux...
Mais le plus urgent semble être de stopper l’hémorragie de plateaux et de personnel compétent, Cela passe par l’enseignement, qu’il est vital de repenser de fond en comble, sous peine de voir très vite disparaître un certain nombre de métiers. Dans cette perspective, la création d’un studio-école, servant à la fois à la formation et à la recherche, toutes techniques confondues, semble être la seule solution raisonnable efficace à long terme. En cette époque si friande de symboles, lier ce futur institut au sauvetage des studios de Joinville, lieu historique promis à la casse dans deux ans, serait le geste le plus courageux et le plus adroit qui soit. C’est sans doute le prix à payer pour que les studios et l’ensemble de la production audiovisuelle connaissent un nouvel âge d’or.

Didier PIERRE