La Vie d’o’Haru, femme galante
par Jean Douchet

Des aventures d’une femme née dans une bonne famille, mais pauvre, qui fut vendue à un seigneur dont la femme était stérile ; qui fut engrossée par lui et traitée avec égard jusqu’à la naissance du garçon qu’elle portait ; qui fut chassée sans ménagement une fois sa fonction remplie ; qui retourna chez ses parents ; qui n’eurent rien de plus pressé que de s’en débarrasser en la plaçant comme servante ; qui fut renvoyée pour s’être vengée cruellement de sa maîtresse laquelle était chauve ; qui, déconsidérée aux yeux de tous pour avoir mis au monde un enfant sans être mariée fut contrainte de se faire femme galante ; qui fut réservée aux plus nobles et raffinés convives, tant sa beauté et son éducation étaient grandes ; qui se retrouva prostituée de très bas étage et enfin mendiante ; qui vit un jour passer le palanquin qui portait son noble fils ; qui tenta, mais vainement, de se faire reconnaître de celui-ci, devenu à son tour seigneur; qui finit ses ]ours de la plus misérable façon.
Il ne s’agit pas de l’introduction à Moll Flanders de Daniel de Foe, mais d’O’Haru femme galante. On y retrouve le ton du grand mélodrame anglais : cruel, cynique, satirique, érotico-sadique. Les malheurs de la victime sur lesquels nous sommes conviés de nous apitoyer sont prétextes à dénoncer les injustices des hommes et les infortunes de la vertu puisque la vie n’est supportable qu’à ceux qui sont durs, fermés à la pitié et l’amour, malhonnêtes envers les autres. C’est donc à une condamnation féroce du sort réservé à la femme non seulement à l’époque reculée ou se situe l’action mais encore de nos jours que se livre Mizoguchi puisque la femme objet de désir n’est plus considérée que comme un objet d’échange.
Mais en même temps, dans ce film, Mizoguchi nous livre, peut-être le plus ouvertement, ses propres obsessions érotiques. On sait que la femme est au centre de son œuvre. Mais c’est toujours une femme victime, malheureuse, sur laquelle fondent perpétuellement et comme avec prédilection les pires malheurs. Mizoguchi semble donc n’aimer que la femme souffrante, torturée, aux bords des larmes, des gémissements, de la plainte qu’il peut alors venir consoler, combler d’un amour débordant et tendre. On conçoit alors la sorte d’attachement, tant dans sa vie privée que dans ses films, que Mizoguchi réserve aux prostituées : femmes humiliées, méprisées, offensées. Attitude très proche de celle d’un Dostoïewsky à la fois sadique et masochiste comme si l’homme était indigne de cet objet merveilleux et unique qu’est la femme et qui la fait, en conséquence souffrir, pour bien se prouver à quel point il est indigne d’elle, combien elle mérite alors tout son amour.
Toutefois ceci n’est que la conception subjective qu’a Mizoguchi de la femme. Elle se traduit par une vision sublimée de celle-ci que la pure beauté des images cherche à mettre en valeur comme dans un écrin mais qui devient en fait le meilleur des carcans pour emprisonner O’Haru. Il faut donc que dans le même temps Mizoguchi fasse de cette beauté une critique objective. Critique des hommes (et par conséquent des obsessions sexuelles profondes de l’artiste) qui idéalisant la femme pour mieux la rendre esclave de leurs désirs. Mais critique aussi de la femme trop passive qui se complait finalement (qui transforme même cette souffrance en plaisir) à ce rôle d’objet d’abord magnifié puis de plus en plus déprécié de désir, à pénétrer dans l’univers de la pure beauté qui la tourmentera cruellement et sans cesse.