Les Musiciens de Gion
par Jean Douchet

L’action se situe de nos jours à Gion, quartier de Kyoto, uniquement réservé aux meilleures geishas et fréquenté par les riches industriels japonais qui aiment venir y traiter leurs affaires en compagnie de leur aimable hôtesse.
Une toute jeune fille pour échapper à un père ivrogne vient se réfugier auprès d’une geisha célèbre pour sa beauté et la perfection qu’elle met dans son métier. La jeune fille désire ardemment devenir, elle aussi, geisha. Après quelques hésitations la dame accepte. Elle s’endette même pour payer l’école des geishas à sa jeune pro- tégée. Celle-ci s’amuse à apprendre toutes les notions subtiles et raffinées de sa profession qui est un art de pure mondanité. Le temps de l’apprentissage fini, vient la cérémonie d’intronisation où, accompagnée de sa patronne, la jeune geisha vient rendre visite à toutes les directrices des maisons où elles seront conviées à venir distraire leurs hôtes. Le charme de la jeune fille fait merveille. Les deux femmes, devenues inséparables, sont aussitôt demandées dans la plus importante maison de Gion pour égayer une très sérieuse discussion d’affaires entre un industriel au bord de la faillite et un important fonctionnaire qui peut le sauver en lui accordant une commande d’état. L’industriel est très séduit par la jeune fille, tandis que le fonctionnaire est attiré par la dame.
La discussion d’affaires étant très serrée, la directrice soudoyée par l’industriel demande aux deux geishas d’accompagner leurs clients à Tokyo. La jeune fille, très fière de sa profession de geisha et toute heureuse de connaître Tokyo se pare de ses plus beaux accoutrements sans se rendre compte que par là elle semble un peu trop ”voyante”. L’industriel et le fonctionnaire cherche à coucher avec les deux femmes. Effrayée la jeune fille coupe la langue de son partenaire. C’est le scandale à Gion. Toutes les maisons se ferment aux deux femmes qui ont osé résister au désir de leur client. Leur révolte sera de courte durée. Elles se soumettent. De nouveau elles seront accueillies dans les maisons.
Comme il n’existe pas un grand film qui ne soit un documentaire, la fête à Gion manifeste le grand talent de Mizoguchi en ce domaine. Le film nous apprend tout sur les geishas ; sur les traditions de Gion et la façon dont les choses s’y déroulent. Le film se veut aussi une démonstration des ravages effectués par la guerre ou peu à peu les geishas sont amenées sous la contrainte pressante de l’argent à tomber dans la prostitution, chose qui n’existait pas auparavant. Officiellement, tout au moins. Car Mizoguchi nous montre - et avec quelle évidence - que le processus qui fait de la geisha un objet de pure apparence (cf. toutes les scènes de l’école où les jeunes filles joyeuses sont transformées lentement en poupées) la condamne nécessairement à une aliénation, voire une prostitution. Que celle-ci ne soit que morale ou qu’elle devienne physique n’est plus qu’une question de degré. Les traditionalistes ont beau se récrier que la morale se perd, que la noble profession de geishas est déshonorée, c’est dans cette institution même que réside le mal. Elle prive les femmes de leur être profond pour les livrer au monde de la pure beauté apparente qui sera leur prison, leur malheur et leur tourment.