Minelli : un cinéaste mineur ?
par Jean Douchet

Vincente Minnelli appartient à l’une des plus singulières familles d’esprit - et des plus belles aussi - qui soit parmi les artistes : celle d’un Carpaccio ou d’un Watteau en peinture, d’un Vivaldi ou (exemple le plus illustre) d’un Mozart en musique, d’un Marivaux, d’un Tchekov en littérature, etc… ; celle des amoureux du rêve qui en connaissent le charme et le danger. Ils nous le peignent avec raffinement, délicatesse, subtilité sous son aspect d’autant plus désirable qu’ils le savent impossible. Et ils ont le bon goût – ce bon goût qui est le fondement même de leur art – de s’amuser et nous divertir de leur illusion, ne serait-ce que pour masquer, par pudeur, la tristesse qu’éveille au plus profond d’eux-mêmes, cette quête sans espoir. D’où le sentiment dominant de nostalgie à la fois légère, sereine et grave que suscite en nous la contemplation de leur œuvre.

Parce que le sujet profond de ces artistes réside moins dans le dire que dans la manière de dire. Ils sont plus sujets que d’autres à être mésestimés. Et l’épithète d’ « artiste mineur » qu’on aime leur accoler parce que justement on sent bien qu’il y a quelque chose en eux qu’on ne parvient pas à déterminer immédiatement, est l’un des moindres risques qu’encourent ces auteurs avant que ne soient mis en évidence leur mérite et leur grandeur.

C’est actuellement encore le cas pour Minnelli, cinéaste considéré par beaucoup, comme « mineur ». Pourquoi ? parce que Minnelli est, à ce jour, le cinéaste le plus cinéaste qui soit. Expliquons nous. Un Mizogushi, un Murnau, un Lang, un Keaton, un Renoir, un Hitchcock, un Walsh, un Hawks, un Preminger, etc, etc. sont au moins aussi grands, si ce n’est – pour quelques-uns d’entre eux – plus grands que minnelli. Mais tous ont une façon d’aborder leur scénario qui donne le change ; Le sujet apparent, le thème visible semble assez profond et riche pour satisfaire un public intellectuel peu enclin à découvrir dans la manière de l’artiste le sujet véritable qu’il a voulu traiter. Chez Minnelli, en revanche, le sujet apparent, que ce soit dans les comédies musicales, les comédies ou les drames, est dépourvu de grandes ambitions. Souvent on le trouve futile et charmant ; quelque fois intéressant mais sans grande portée. C’est que la gravité du propos n’est donnée que par et dans la mise en scène. Minnelli oblige le critique et l’amateur à saisir l’art même du cinéma.

(C’est transposer dans le septième art, la fameuse querelle du grand et du petit sujet qui a divisé si longtemps la peinture. Aujourd’hui nous savons qu’elle est sans objet. Nous avons mieux compris la nature même de l’art pictural. Nul n’ignore qu’ « une poire dans un compotier » peut atteindre à une signification et une résonance plus grande et plus profonde sua la plus colossale « Descente de Croix » si cette composition n’est pas d’abord le fait d’un grand peintre. Répétons-le, car ce qui est maintenant admis pour tous pour la peinture ne l’est absolument pas pour le cinéma : il n’y a que de bons ou de mauvais films, de vrais ou de faux auteurs. Et parmi les vrais, le plus grand sera celui qui réunira le maximum de critères esthétiques admis : depuis l’universalité tant spatiale (toucher le maximum de monde dans le maximum de pays) que temporelle (toucher le maximum de monde dans le maximum de pays, sans discontinuité pendant des siècles et des millénaires – ce qui implique une sensibilité si profonde qu’elle s’accorde avec celle de toutes les races, de toutes les nations, de toutes les générations à travers les âges) jusqu’au sublime, au beau, au vrai, au bien sans oublier la vraisemblance et l’aspect documentaire ou didactique).

Après cette parenthèses, revenons à Minnelli. La faculté qui caractérise notre cinéaste de ne s’exprimer que par la dialectique qu’il introduit à l’intérieur de sa forme, réduit à néant les raisons qui l’ont fait longtemps considérer comme un auteur secondaire. Entre autres, celle d’appartenir – d’être attaché – à l’un des plus grands studios hollywoodiens, la Metro-Goldwyn-Mayer qui n’a point réputation de laisser une grande liberté créatrice aux metteurs en scène qu’il emploie, fussent-ils les plus prestigieux. On se souvient, par exemple, des méfaits que cette firme a effectué au montage sur Moonfleet de Fritz Lang, Le Roi des Rois de Nicholas Ray, Quinze jours ailleurs de Minnelli, etc, etc. Mais c’est oublier que si pour certains artistes de pareilles méthodes sont incompatibles avec leur façon de voir le monde, donc leur œuvre, pour d’autres, tel Minnelli, dont l’univers est entièrement clos sur lui-même, le danger n’est qu’apparent. En effet, puisque toute œuvre est le produit d’une ruse de l’artiste pour capter la réalité, la ruse de Minnelli consiste à se libérer de toutes les entraves qu’on lui impose en s’intervertissant le plus possible au point de n’insérer son discours véritable que dans le faire, que sur la plateau là où plus rien d’extérieur ne peut venir le troubler, où il est seul juge et maître. C’est sa façon à lui de se libérer d’un esclavage doré dont ne lui reste que les avantages : Minnelli, comme nous allons le voir, fondant son cinéma sur le décor est forcément un cinéaste cher. Seul un très grand studio, disposant de grands moyens lui permet de réaliser son œuvre comme il l’entend. Par surcroît son talent reconnu par tous lui octroie finalement une place privilégiée. En s’enfermant dans le giron de la Metro-Goldwyn-Mayer où il fait carrière depuis son premier film, Minnelli se trouve plus indépendant que beaucoup de « producteurs-cinéastes ».

L’autre reproche que l’on adresse souvent à Minnelli et qui est la conséquence de sa servitude à un studio, celui d’être un bon faiseur et non pas un auteur parce qu’il est contraint d’honorer les commandes qu’on lui donne à exécuter, donc de se disperser dans des genres aussi différents que la comédie musicale, la comédie et le drame, ce reproche tombe de lui-même. D’abord il est faux de dire que Minnelli est accepte de traiter n’importe quelle histoire dans n’importe quel genre. Il choisit librement parmi ce qu’on lui propose et n’a jamais, à ce jour, touché au western, au film de guerre, au thriller, ou aux grandes reconstitutions historiques pour lesquels il ne se sent pas fait. Son registre est aussi (mais pas plus) étendu que celui d’un Lubitsch ou d’un Cukor, mais beaucoup moins que celui d’un Howard Hawks. Ensuite, il est temps de se débarrasser d’un préjugé très français, héritage de notre classicisme, qui veut qu’un auteur ne puisse réellement s’illustrer que dans un genre déterminé. Artiste authentique, Minnelli – quelque genre qu’il aborde – ne traite qu’un sujet unique, issue d’une obsession fondamentale qui, elle-même, conditionne sa manière d’être et son attitude face à la vie, au monde, à son œuvre.