L’Intendant Sansho
par Jean Douchet

Une jeune mère, accompagnée de ses deux enfants, un garçon et une fille, ainsi que d’une vieille servante, part dans sa famille. Son mari, Gouverneur d’une province a été arrêté pour avoir défendu les paysans contre un ordre inique du Gouvernement. En chemin - l’action se déroule au Moyen-Age - la famille est capturée par des trafiquants d’esclaves. La mère, séparée des enfants, est envoyée comme dame galante dans une île. Les enfants sont vendus à l’intendant Sansho, homme féroce et cruel, qui gère l’immense domaine d’un ministre. Dix ans s’écoulent. Les enfants sont devenus des jeunes gens. Le fils s’est endurci. Il participe, se fait le complice de l’intendant pour une action infâme : marquer au fer rouge un vieil esclave qui cherchait à s’enfuir. Sa sœur, au contraire conserve intacte sa foi en un monde meilleur. Lors d’une sortie hors du domaine le hasard veut que le frère et la sœur revivent un souvenir d’enfance dont ils furent témoin. Alors fond la carapace de dureté du frère. Il décide de s’évader. Sa sœur rentre au camp et pour aider la fuite de son frère et ne pas avoir à révéler son refuge, préfère se noyer. Après de multiples difficultés le frère parvient à se faire reconnaître, grâce à la relique d’un Dieu de Merci, qui lui fut jadis donné par son père, comme le fils du Gouverneur désormais décédé. Le Ministre lui accorde alors le poste de Gouverneur de la province où se trouve justement le domaine de l’Intendant Sansho. La première et seule décision que le nouveau Gouverneur prendra sera d’abolir l’esclavage et faire arrêter l’Intendant. Puis il s’exile volontairement et, de nouveau pauvre, va rejoindre sa mère devenue infirme, mendiante et aveugle. Et pourtant malgré leur misère commune il y a désormais réconciliation entre l’homme et la nature.
La dualité inhérente à l’œuvre de Mizoguchi est ici immédiatement transparente dans le scénario. L’histoire est d’inspiration profondément religieuse. Elle peut s’interpréter comme le récit d’une âme qui quitte les régions éthérées pour venir se réincarner et subir l’esclavage contraignant de la matière, du corps, de la vie dont l’Intendant Sansho est le symbole (il est au service des dieux contre l’homme). Mais cette âme après avoir composé avec ce monde inhumain se révolte contre un tel sort injuste et donc contre les puissances supérieures pour imposer aussi bien aux dieux qu’aux hommes le triomphe des plus hautes valeurs spirituelles. Reprenant une légende moyenâgeuse Mizoguchi se devait d’en respecter le sens religieux et ésotérique.
Mais dans le même temps son film revêt un aspect violemment anti-religieux, athée même. C’est qu’il se présente comme un constat implacable et une dénonciation de l’exploitation de l’homme par l’homme et la nécessité pour celui-ci de lutter sans relâche contre l’iniquité, pour la justice. Homme du XXème siècle Mizoguchi se devait de mettre le sens religieux en question et marquer que la seule postulation mystique n’est plus une réponse à notre époque, qu’elle est une lâcheté par rapport à la véritable mission de l’homme qui est de résoudre ses problèmes sur cette terre et uniquement pour cette terre (cf. en particulier la brève mais significative discussion entre le héros du film et le fils de l’Intendant Sansho qui préfère se faire moine dans un couvent plutôt que d’affronter son père pour empêcher l’esclavage).
C’est que pour notre cinéaste la religion, dans ce film, est l’expression de la subjectivité de l’homme, de son angoisse face à l’existence, de son besoin de se réfugier dans un univers imaginaire consolant où les problèmes seront résolus dans une autre vie, bref de l’aspiration de l’âme vers un monde meilleur et idéal. Elle est donc le domaine du rêve, du monde mental et par là-même de la beauté. Or en opérant sur elle une critique objective Mizoguchi nous dit que la réalité n’est point aussi effrayante que l’on veut bien dire et que la seule réalité terrifiante qui met et tient l’homme en esclavage est justement celle que le monde mental et la beauté imposent au monde par crainte que nous avons d’affronter les apparences. Mais une fois cet effort fait, qui exige un extrême courage nous assistons à une réconciliation entre l’homme et la nature, la beauté et la réalité, l’apparence et la vérité. Leur antagonisme cesse.