L’Impératrice Yang Kwei Fei
par Jean Douchet

Le fllm s’inspire d’une légende très célèbre en Extrême-Orient qui conte un fait historique : l’infortune de Yang Kwei Fei Impératrice de Chine au IXème siècle. Il débute au moment où des émissaires du nouvel Empereur, fils du héros de notre histoire, viennent signifier à l’ex-Empereur, son père, d’avoir à quitter le palais qu’il occupe et où il fut heureux avec sa seconde épouse, la bien aimée Kwei Fei. Aussitôt l’ex-Empereur revoit en deux ou trois plans très rapides la mort de celle qu’il ne parviendra jamais à oublier. Puis en trois flash-back, l’ex-Empereur évoque le souvenir de Kwei-Fei.
Premier flash-back : la métamorphose de Kwei Fei. Notre héros est Empereur. Mais d’un tempérament artiste il préfère la beauté de la musique aux affaires d’Etat. Surtout, inconsolable de la mort de sa première femme il refuse toutes les jeunes filles que son entourage lui présente, en particulier la dernière des trois sœurs Yang. Leur frère voit ainsi ses ambitions politiques s’évanouir. C’est alors qu’un général arriviste, ami de la famille, aperçoit dans la cuisine une jeune souillon et devine sa grande beauté sous son apparence misérable. C’est Kwei Fei, une jeune cousine pauvre des Yang. On la lave et la pare et sa beauté resplendit. Mettant tous leurs espoirs sur elle, le général et les Yang mènent Kwei Fei au couvent sacré qui doit parfaire son éducation et transformer la servante en dame.
Deuxième flash-back : l’Empereur aime Kwei Fei. Dans le merveilleux décor du jardin du couvent qui reçoit la visite de l’Empereur, celui-ci tout à son ravissement, accru par le concert que lui donnent ses musiciens, devant la beauté de ce paysage ne remarque pas Kwei Fei qui vient lui offrir le thé. Décidés de risquer le tout pour le tout, les Yang jouent le grand Jeu. Avec l’aide de leur allié le grand majordome, ils enferment Kwei Fei dans les appartements de l’Empereur. La découvrant chez lui l’Empereur veut la chasser. Kwei Fei prend alors un instrument de musique et se met à chanter. L’Empereur ému la regarde et voit qu’elle ressemble, en plus belle, à sa première épouse. Il l’installe au palais. La joie de vivre renaît en lui. Et un soir, Kwei Fei l’entraîne hors de l’enceinte du palais. Ils se mêlent comme de simples amoureux au peuple en liesse. Avec la vie dans son naturel et sa spontanéité l’Empereur découvre le véritable amour.
Troisième flash-back : la politique. Kwei Fei est devenue impératrice. Les Yang sont maintenant tout puissants. Les trois sœurs sont les grandes dames. Leur frère est premier ministre.
Mais leur exaction, leur orgueil et leur insolence leur valent la haine de tous. Au grand souper offert par l’Empereur, le premier ministre refuse au général qui découvrit Kwei Fei un poste de ministre. Furieux, celui-ci menace Kwei Fei. L’Impératrice veut alors intervenir. Mais l’Empereur se fâche. Alors Kwei Fei, sachant quelle somme de haine se sont attirée les Yang décide de se sacrifier. Elle quitte l’Empereur. Mais bientôt celui-ci est menacé par la révolte de ses gouverneurs menée par le général ambitieux. Kwei Fei rejoint son époux. La guerre se répand sur la Chine. L’armée de l’Empereur est au bord de la défaite. Furieux, les soldats se révoltent et exigent la mort des Yang. Après avoir liquidé les trois sœurs, le premier ministre et le majordome, les mutins réclament la vie de l’Impératrice. Très digne, Kwei Fei se rend sur les lieux de son exécution et se dépouille successivement de ses parures. Accablé l’Empereur s’effondre devant le cadavre de sa bien-aimée.
A la fin de cette évocation nous retrouvons l’Empereur devenu un vieillard errant dans sa résidence, palais délabré et glacial. Nous apprenons qu’il a mâté la rébellion mais fut détrôné par son fils. Il a désormais perdu tout contact avec la vie, entièrement plongé dans le souvenir de la tendre disparue. Survient la mort et sa délivrance. Son rire, mêlé à celui de Kwei Fei comme pendant la fête populaire, retentit. Les deux amants sont unis, heureux dans l’éternité.
Passons sur l’aspect shakespearien de cette œuvre (ne serait-ce que dans la façon d’envisager la politique comme la répercussion externe des passions et des folies humaines) ainsi que sur le caractère religieux du film (cf. notre note sur l’Intendant Sansho). Nous préférons mettre plus particulièrement en valeur le problème esthétique abordé ici par Mizoguchl : celui de l’artiste perdu dans un songe intérieur qui ne rêve qu’à parfaire une œuvre idéale qui allierait la réalité la plus intime, la vérité même de la vie de l’être à la splendeur la plus évidente. Mais qui tombe, par là même, dans une. contradiction fondamentale : la pure beauté impose une réalité, celle des apparences lesquelles veulent figer la vie pour la conserver sous sa forme éblouissante mais morte. Cette œuvre est impossible. Il faut choisir ou la vie et la réalité profonde ou l’imaginaire et la réalité de surface. Pour avoir voulu concilier les deux, l’Empereur perdra tout pour se retrouver dans un univers désolé, délabré, celui du seul monde mental coupé de la vie et de la réalité externe.
Considérés sous cet angle, les trois flash-back peuvent s’interpréter de la manière suivante. Le premier correspond à la gestation de l’œuvre (Kwei Fei). L’Empereur - incarnation de l’artiste dans son sens le plus noble mais aussi le plus chimérique et craintif - par peur d’affronter la réalité du monde (de gérer les affaires d’état) se réfugie dans l’art, qui le console de l’œuvre perdue (sa première femme). En d’autres termes, bien qu’il y aspire secrètement il manifeste sa terreur d’avoir à concevoir et à affronter la réalité d’une œuvre nouvelle. Ce sera donc ce qu’il y a de plus vivant en lui, le monde des instincts et de l’inconscient - puisqu’on sait que toute œuvre d’art est issue de ce monde - qui ira extraire dans les bas-fonds de son être l’œuvre la plus apte à le manifester. Issue donc de la réalité la plus humble Kwei Fei sera métamorphosée en beauté suprême mais figée.
Le second flash-back conte le rapport de plus en plus amoureux entre l’artiste et l’œuvre, à partir du moment où sortie du monde de l’inconscient celle-ci se présente de plus en plus distinctement à son esprit. Toutefois l’Empereur ne peut prêter attention à Kwei Fei lorsqu’elle lui apparaît pour la première fois dans le jardin merveilleux du couvent. Figée elle n’est ici qu’un élément décoratif parmi d’autres, l’une des multiples beautés qui peuplent l’univers imaginaire de l’artiste. Ce n’est que lorsqu’elle manifeste sa vie propre, qu’elle s’anime au contact de la musique qu’elle touche et émeut l’artiste en s’accordant à son propre rythme. Elle va le faire quitter la sphère schizophrénique de son monde mental, des apparences splendides mais mortes pour le mener et le confronter à la vie véritable, celle de la réalité du peuple, celle de l’existence des autres. Manifestation la plus secrète et la plus profonde de son être elle le force à joindre le monde extérieur et à le faire participer enfin à la joie d’être. En d’autres termes l’artiste est obligé par son œuvre même à participer à la vie des autres pour en rendre compte.
Mais au troisième flash se présente l’envers de la médaille. Pour réaliser et imposer enfin l’œuvre, l’artiste doit faire appel à la réalité du monde de ses instincts qui est à la fois la source même de sa propre vie et de celle de l’œuvre. Mais par crainte d’avoir à les brimer et de perdre ainsi l’œuvre il les laisse libres d’ordonner les apparences, c’est-à-dire la facture même de l’œuvre et par là - puisque les instincts sont par nature toujours insatisfaits, envahissants et tyranniques - précipitent sa destruction. La réalité de la fabrication d’une œuvre d’art, la technique de chaque art, ont des lois auxquelles il faut que les forces intérieures de l’artiste se soumettent faute de quoi l’existence même de l’œuvre est menacée.
En d’autres termes Mizoguchi dénonce ici la tendance qui dut être la sienne : épris de cet absolu et de cette perfection formelle que révèle son cinéma il a toujours eu la tentation de laisser libre cours aux forces subjectives des sensations, de l’imaginaire et du monde mental sans lesquelles l’œuvre ne peut avoir ni vie profonde ni beauté supérieure mais qui risquent de la détruire car l’œuvre d’art doit sacrifier le monde subjectif à la vérité du monde objectif. Comme disait Jean Renoir on ne peint bien soi-même qu’en peignant les autres. Pour l’avoir oublié et s’être laissé prendre au piège fascinant du seul monde subjectif l’Empereur artiste ne connaîtra que ruine et désolation. Ce rêve de l’absolu de l’œuvre qui rend compte entièrement de la réalité même de l’artiste est impossible en ce bas-monde. Peut-être est-il possible dans l’autre, dans celui des purs esprits.
Comme on voit l’Impératrice Yang Kwei Fei prolonge, enrichit et approfondit le discours esthétique que contenait Les Contes de la Lune Vague.