Le Héros Sacrilège
par Jean Douchet

Au Moyen-Age. L’Empereur s’est retiré dans un Monastère. Devenu le Moine-Empereur, il allie le pouvoir spirituel au temporel. Pouvoirs qui se heurtent violemment au niveau des exécutants. D’un côté, la cour - brutale, arrogante, jalouse de ses privilèges - et ses Ministres font exécuter sans nuance ou cherchent à contourner les ordres du Moine-Empereur (liée au rite du protocole, la cour gère les affaires de l’Etat au palais impérial devant un Empereur symbolique que figure un homme caché derrière un rideau). Elle pousse ainsi à la révolte l’ordre des moines-soldats qui tirent leur pouvoir et leur force des palanquins sacrés, devant lesquels tout doit s’incliner.
Dans ce climat d’incertitude politique un nouvel élément intervient qui précipite la crise : la classe montante des samouraïs. Sur ces mercenaires au service de l’Empereur repose la sécurité de l’empire. Les luttes intestines entre moines et ministres accroissent leur importance qu’ils désirent voir reconnue par la participation au pouvoir. Mais la cour qui, pourtant ne peut se passer d’eux pour maintenir l’ordre, s’y oppose farouchement.
Le film raconte donc l’histoire d’un fils de samouraï qui ne supporte pas, ayant pris conscience de sa force et de sa qualité, d’être tenu en inférieur. Il triomphera finalement et des moines et de la cour. Sa prise de conscience lui sera facilitée par un drame personnel. Sa mère en effet, une ancienne courtisane de noble extraction fut jadis l’amie de l’Empereur précédent. Mais elle fut surprise par celui-ci dans les bras d’un moine débauché. Comme elle est enceinte, l’Empereur la donne en mariage à son fidèle garde du corps, le vieux samouraï. Notre héros est-il alors le fils de l’Empereur, celui du moine ou comme continue de lui affirmer le samouraï son propre fils ? Las de chercher en vain sa paternité, notre héros accepte sa bâtardise. Il sera le fils de Iui-même et de son œuvre.
Il sera totalement un homme sans crainte et sans respect. Il sera un héros sacrilège.
Ce film, l’un des plus complexes et des plus riches de Mizoguchi nous donne plus que tout autre, plus que l’Intendant Sansho dont il est une sorte d’approfondissement, la conception humaniste de notre cinéaste. Tout est permis à l’homme qui est son propre dieu pourvu qu’il combatte sans trêve toutes les craintes et les mensonges qui l’asservissent.
Un examen attentif de cette œuvre nous en montre la rigoureuse construction. Sur le plan politique il est bien évident que le moine-empereur et notre héros sacrilège sont les deux faces d’un même personnage. L’un est son esprit, l’autre sa volonté. L’un est au-dessus de la réalité qu’il cherche à modeler selon une vision d’ordre, de justice et de paix. L’autre est pris dans la réalité du mensonge, de l’illusion de l’erreur qu’il doit combattre et dissiper leur faisant écran, les empêchant de se rejoindre, le monde de la réalité. Réalité de la politique et de la religion (la cour et les moines) qui ne sont si contraignantes, cruelles et iniques que parce qu’elles sont les concrétisations des mentalités. L’une comme l’autre avouent d’ailleurs que leur puissance repose sur l’apparence : la cour avec l’effigie de l’Empereur, pure fiction au nom de laquelle les ministres cherchent à gouverner selon l’intérêt de la classe aristocratique des possédants ; les moines avec les palanquins sacrés qui ne sont composés que de miroirs. Il suffit que le héros tire à l’arc sur ces palanquins pour que l’apparence fuit, que s’évanouisse l’illusion et son pouvoir contraignant.
Sur le plan privé nous retrouvons en écho, cette construction rigoureuse. Notre héros, en effet, se trouve pris entre deux femmes : sa mère et sa fiancée, fille d’un aristocrate rejeté par son clan en raison de sa grandeur d’âme et de son refus de l’argent comprometteur. La mère représente, ici, le goût vers la splendeur, l’apparence de beauté que figure Ie monde aristocratique (sa mère n’a jamais accepté son mariage qu’elle considère comme une mésalliance), bref la tentation de se laisser prendre au piège de l’illusion et de la forme.
La jeune fille, tout aussi aristocratique que la mère, représente au contraire les valeurs vraies, profondes, pures du monde des sentiments et de la réalité authentique. D’autre part les trois hommes qui entourent notre héros sont sa projection. Ils représentent les trois stades où a tendance à se maintenir l’honnête homme. D’abord le vieux samouraï, homme brave mais soumis à l’ordre établi, à la mentalité régnante dont il accepte l’injustice de sa réalité qui finalement le brisera. Le père de la fiancée manifeste le désir de fuir cette réalité pour se réfugier dans la vertu de la pauvreté et de la pure spéculation philosophique. Enfin le frère de la fiancée qui n’accepte pas sa déchéance, se voue à la révolte purement émotionnelle, donc inutile et dangereuse tant qu’elle n’a pas été contrôlée et dirigée par l’esprit et la lucidité. Ce sont là trois attitudes nobles mais inadéquates face à la réalité du mensonge qui en triomphera toujours. Seule importe l’attitude de courage indomptable de risque absolu, de défense des valeurs les plus fondamentales de l’existence au prix même s’il le faut de sa propre existence. Attitude de l’homme vraiment libre qui ne peut accepter aucune vérité pré-établie et dogmatique tant qu’il ne l’a pas confrontée avec sa propre vérité intérieure. L’homme n’a pas de père, pas d’autorité supérieure à lui. Il n’a de compte à rendre que par rapport à sa réalité individuelle. Toute autre réalité qui lui est imposée d’office est illusoire et mensongère.