Les Amants crucifiés
par Jean Douchet

Au XVllème siècle. La loi condamne toute femme adultère à être crucifiée avec son amant. La femme d’un riche imprimeur à qui est confiée l’exclusivité de l’édition du calendrier impérial est harcelée par sa mère et son fainéant de frère pour des questions d’argent. N’osant réclamer la somme à son mari, elle s’adresse au meilleur ouvrier de la maison, le jeune artiste qui dessine et calligraphie le calendrier et assure d’ailleurs le succès et le renom de celui-ci. Le jeune homme qui aime en secret la jeune femme mais ne possède pas la totalité de cet argent fait alors un faux en écriture. Dénoncé au mari celui-ci, qui ne désire pas le perdre, l’enferme. Mais le jeune homme s’enfuit avec la jeune femme. Ils deviennent amants. Le mari qui est en butte à l’envie et la jalousie de gens de la cour et de concurrents, cherche à éviter le scandale. Mais celui-ci devient inévitable lorsque retrouvés les deux amants avouent publiquement leur liaison. Le mari est ruiné. Les deux amants fiers d’afficher leur amour iront tendrement, presque joyeusement, à la mort.
Ce film met plus particulièrement en valeur l’un des grands thèmes de Mizoguchi que l’on retrouve dans tous ses films : l’argent. C’est que l’argent, dans la conception de notre cinéaste est le symbole, dans la société humaine, de la réalité coercitive. L’argent devient pour le personnage mizoguschien un besoin vital qui lui permet d’assurer son existence. Mais besoin vital qui est le produit d’un leurre. Là encore cette réalité n’est si terrible et si cruelle que parce qu’elle est une illusion et un mensonge. L’existence, en aucun cas, ne peut être aliénée à la valeur la plus fictive qui soit. Pour s’être laissé prendre à son mirage le mari se retrouvera ruiné et déshonoré. Pour s’être aussi laissé prendre à son idée fallacieuse - mais heureusement non point pour eux mais pour venir en aide aux autres - les deux amants seront victimes de sa puissance contraignante, et en particulier des lois sociales érigées pour rendre encore plus efficace l’emprise de cette fausse valeur.
Mais c’est alors que la puissance contraignante de cette réalité leur deviendra bénéfique. Poussés par elle l’un vers l’autre, forcés matériellement de vivre ensemble, les deux amants ne peuvent que libérer leur amour réciproque, un amour profond, total, absolu et découvrir ainsi le véritable besoin vital par lequel va s’assumer complètement leur existence. Ils pénètrent dans le monde des valeurs essentielles, dans l’univers de la pure beauté lorsqu’elle est l’expression même de la vérité et qu’elle n’est plus une apparence trompeuse asservie à la fausse réalité qu’est l’argent comme c’était le cas lorsque le jeune homme mettait son talent d’artiste au service du calendrier pour mieux enrichir son maître et tenir ainsi en esclavage la femme aimée, comme c’est encore le cas du jeune frère de la jeune femme qui vend son talent de chanteur pour enjoliver la discussion d’argent chez le mari où se révèlent les plus sombres mobiles, les plus bas intérêts.
La beauté, dans ce film, comme chaque fois que les héros mizoguschiens engagent la lutte contre la réalité qui les cerne devient l’expression nécessaire de la vérité, donc la seule réalité valable. En revanche la fausse réalité de l’argent et la beauté décorative qui lui sert de manteau s’effondrent alors dans le fracas scandaleux du mensonge démasqué. La marche vers la mort des amants n’est si belle et poignante que parce qu’elle est le triomphe de la réalité de l’homme donc de sa liberté enfin retrouvée.