Souvenirs de max douy
(novembre 2004)

J’ai débuté en 1930, il y a 74 ans… J’ai commencé à 16 ans à la grande surprise de mes parents. J’allais travailler à Joinville à 1h30 ou 2h de mon domicile.

Il y avait à Joinville les studios de Pathé Natan (associé à ceux de la rue Francoeur) et sur les hauteurs, à Saint Maurice les studios de la Paramount qui produisaient en français car le doublage n’était pas au point. Trois ans après doublages et sous-titrages étaient au point. Alors nous avons manqué de travail après cette époque extraordinaire de 1930 à 34.

Les américains travaillaient en douce en construisant des salles avec des prête-noms français. Ils passaient ainsi leurs films avant les autres… Tout ceci fut une catastrophe pour beaucoup de comédiens d’origine russe ou allemande qui ne pouvaient plus paraître.

On travaillait jour et nuit. J’ai passé 33 nuits de suite sur un film horrible (« Dactylo se marie »). Je dormais à midi et à 2h il y avait rapport chez Harispuru et Nadal. J’étais « le môme » comme ils disaient. Trente trois nuits de suite y compris noël et le Jour de l’An. Ils n’avaient même pas de religion !...

Les beaux studios ont disparu. J’ai connu les débuts de Francoeur.
Les ingénieurs du son sont arrivés, les seuls qu’on appelaient « Monsieur l’Ingénieur »… Ils étaient cons, c’est pas croyable. On a eu beaucoup de misères avec eux. Le sonore c’était nouveau, merveilleux alors ils étaient les rois… La prise de son était épique. Les pauvres gars avec leur perche devaient monter sur les passerelles (« Tu suivras le travelling ») et manquaient de tomber.

La caméra avant le caisson était enveloppée dans des matelas. L’ingénieur : « ah, j’entends quand même », le réalisateur : « eh bien, demmerde toi et on recommencera tant qu’il faut ».

Un jour un ingénieur du son me dit : « dis donc, p’tit mec, tu peux garnir ma parabole avec de la thibaude ?-D’accord, mais on entendra plus rien.- Qu’est ce que tu racontes ? ». Naturellement, on entendait plus rien.

Sur « Dernier atout » de Becker j’étais chef à 28 ans sur sa première réalisation. J’ai fait « Falbalas » avec lui puis fus accaparé par autant-Lara…

« La règle du Jeu » fut un gros travail, réalisé envers et contre tous. Même Dalio s’emmerdait : « C’est trop compliqué… ». Beaucoup pensaient que c’était un mauvais film.

Filmé partie en extérieurs, partie en studio. En extérieurs, on perd un temps fou. A l’époque, on ne pouvait tourner à Paris. Il y avait moins de transports et les rues étaient pleines de gens. Renoir ne donnait pas de consigne. Il m’appelait « son complice ». A son retour des USA, nous avons fait French Cancan. Il était heureux car il détestait les Américains. « Ils sont abrutis, etc… ». On sent dans le film beaucoup de bonne humeur.
Sur « la Règle » Maurette et Svoboda aidaient beaucoup. Renoir était souvent absent, il pensait comme beaucoup partir aux USA car il était marqué par son passage – très bref- au parti communiste ? de même mon chef Lourié, israélite avec son épouse ex-communiste voulaient partir. J’ai travaillé souvent seul… Renoir m’avait fait fabriquer des tubes pour emporter des toiles de son père qui l’ont aidé à vivre.

« La Règle du Jeu » n’était pas un labeur trop difficile. Le grand décor a servi ensuite à Pierre Caron pour tourner Becassine… Le bonheur de Renoir à son retour en France était de tourner avec des décors. Les escaliers de la butte dans « French Cancan » étaient un gros travail.

Je n’ai pas connu les décors naturels venus avec la Nouvelle Vague qui exigent souvent beaucoup plus de temps que les décors construits.