Max Douy
(20 juin 1914 - 5 juillet 2007)

En avril 1991, Max Douy est promu Officier de la Légion d'Honneur.

Au cours d'une cérémonie à caractère amical, et familial, il est ainsi présenté par un ami :

"Il fut l'un des artisans d'un accord entre le Syndicat des Techniciens, celui des Travailleurs du Film et l'IDHEC, prévoyant dans cette école l'organisation de cours du soir, dans le but d'apprendre aux employés du cinéma, certains métiers techniques. J'étais parmi les candidats à ces enseignements...

(s'adressantà Max Douy : - )

Tu es né le 20 juin 1914 à Issy-les-Moulineaux.

En 1921, Mademoiselle Bush t'initie, dans son cours, au piano et à la musique. Ces activités auront beaucoup d'importance dans ta vie.

En 1923, tes parents s'installent rue des Entrepreneurs, dans le XVème arrondissement.

A l'école de la rue du Commerce, vient l'apprentissage d'un art également essentiel pour toi : le dessin. Mais tes dons picturaux vont surtout s'épanouir à partir de 1927, lors de ton arrivée au lycée Jean Baptiste Say.

Deux, parmi tes professeurs, affectés au Service du Camouflage pendant la guerre, avaient noué des contacts avec des artistes qui étaient peintres-décorateurs de théâtre.

En juin 1930, tu interromps tes études pour travailler. Le professeur de dessin, Monsieur Muhlemann rédige l'attestation suivante : "Esprit vif et curieux, le jeune Douy, qui est doué au surplus d'une fine sensibilité et d'un goût prononcé pour les arts me semble pouvoir aborder avec fruit la carrière à laquelle il se destine."

Le second professeur, Monsieur Servet, te remet une lettre pour trois de ses anciens collègues, devenus décorateurs de cinéma.

Tu te présentes ensuite au chef du personnel de la décoration du Studio Francoeur, Eugène Carré, homme simple, modeste et merveilleux. Après une visite des plateaux et ateliers, tu es dirigé vers le second studio de la société Pathé-Nathan, à Joinville-le-Pont.

Le décorateur, Jacques CoIombier, était le frère de Pierre Colombier, metteur en scène honorable du muet, ayant atteint le succès en lançant le comique de théâtre et de music-hall, Georges Milton, qui chantait dans le film "Le roi des resquilleurs" la célèbre rengaine "J'ai ma combine..."

Au moment de ton arrivée à Joinville, on tournait une scène de ce film se déroulant au Vel' d'Hiv'. Au Bureau de dessin, Jacques Colombier te propose d'imaginer, après lecture du scénario-"Aline", le premier décor du film consistant en une grande demeure de banlieue située dans un parc. Il fallait établir la perspective, le plan et l'élévation. Après remise du travail, on te prend à l'essai pendant une semaine, sans aucun salaire.

Le travail confié par Colombier est ingrat. Il s'agit de relever, dans le très important magasin de décors, les divers éléments entreposés : portes-fenêtres, escaliers, pilastres, colonnes, cheminées, volutes... Il faut tout dessiner et coter. A la fin de l'essai, Monsieur Nadal, le Directeur du studio, t'engage au salaire de 550 F par mois.
Désormais dans la place, tout en continuant les relevés qui dureront un an, tu étudies le "Vignole", bréviaire des architectes, ainsi que le traité de menuiserie de Roubo.

Une collaboration débute avec de nouveaux décorateurs : Guy de Gastyne et Lucien Carré, frère d'Eugène, qui t'apprendront la perspective théâtrale appliquée au cinéma.

Tu découvres aussi les problèmes, tant techniques que psychologiques, dans tes rapports avec les réalisateurs, les équipes de production et tous les techniciens du film.

A ce moment, le cinéma est encore en pleine activité. On tourne dans les studios pratiquement jour et nuit, sans aucun respect des horaires normaux, souvent soumis aux caprices de certains réalisateurs.

C'est alors que ton sens social se développe, forgeant le syndicaliste convaincu que tu deviendras très rapidement.

Tu assistes ou observes, des décorateurs tels que Lucien Aguettand, Jacques Krauss, ainsi que des Allemands et des Russes appelés par les frères Nathan, alors pionniers des coproductions.
Tu rencontres également Jean Perier, Lazare Meerson et son assistant Trauner. Mais, par suite de la crise internationale qui touche la France, tu es licencié en 1935.

La même année tu pars pour deux ans au Service militaire, incorporé à Metz dans l'aérostation. Prévoyant cette période, sur le conseil d'un peintre, campeur émérite et musicien de talent, tu achètes une clarinette d'occasion et en apprends l'usage. La Musique de l'Air t'emploie alors comme secrétaire du chef de Musique.
Tu épouses ta charmante femme en 1939, et, bientôt, pour des millions d'humains recommencera l'épreuve de la guerre.
Tu es mobilisé comme aviateur rampant à Suippes dans la Marne. Surviennent la débâcle et l'exode.
Démobilisé près de Toulouse, rentré à Paris en 1939 mais chômeur, tu as la chance de travailler avec un restaurateur de tableaux, Monsieur Malla.

L'activité cinématographique reprenant en 1941, tu travailles avec Pimenoff sur cinq films, puis accède aux responsabilités de chef-décorateur en 1942.

Tes assistants deviendront des amis puis, eux-mêmes, décorateurs, comme Jean André, Jacques Saulnier, Georges Lévy.

'Tu crées aussi des décors au théâtre pour '"Huis-Clos" de Sartre, "Douze hommes en colère", ainsi que pour des spectacles de Terzieff.

Tu joueras un rôle immense dans la vie syndicale ainsi que dans la Résistance, au sein du Comité de Libération du Cinéma français dont tu seras l'un des créateurs.

Tu participeras aussi à la fondation de la Commission Supérieure Technique et de l'IDHEC. Tu agiras activement au cœur de la Cinémathèque, dans les ciné-clubs et dans de nombreuses commissions.

On observe en permanence ton caractère tenace pour lutter en faveur de ce que tu aimes, contre les inégalités, les injustices et pour défendre nos métiers.

Avec quelle peine avons-nous assisté à la disparition de ces lieux extraordinaires qu'étaient les studios. Nous avons vu, hélas, s'évanouir des équipes de peintres, machinistes, staffeurs, menuisiers qui étaient de véritables artistes..."

Réponse de Max Douy :

"Tout ceci est arrivé à la faveur de bien curieux moments.

Pendant la guerre de 1914-18, j'ai été élevé par ma mère, femme très courageuse, travaillant jour et nuit, et un père qui est revenu blessé de ces quatre années de guerre.

Mon père était doté, d'une intégrité exceptionnelle et d'une énorme qualité que j'ai toujours voulu maintenir en moi :le doute. Quand il lisait un journal ou écoutait la radio, il s'exclamait souvent : "Quels menteurs !" Il avait raison. Nous devons toujours douter de ce qui est annoncé officiellement. Il nous faut toujours tout analyser...

L'école communale était merveilleuse à l'époque, ardemment laïque.
Mon meilleur copain était un enfant juif nommé Blech, dont les parents venaient de Russie Blanche.
Les classes rassemblaient 45 à 50 élèves et les professeurs étaient merveilleux. Nous étions très sages et écoutions les leçons d'éducation civique qui furent supprimées par le Maréchal Pétain, mais réintroduites actuellement, parait-il, dans l'enseignement.
En 1924, j'ai été opéré d'une péritonite, maladie inquiétante pour l'époque, et l'on m'a envoyé en pension pour profiter du grand air. J'ai ainsi passé trois années chez les Jésuites. Ils m'apprirent l'éducation religieuse et les Dix Commandements. Il en est un que je retiens toujours : "Tu ne tueras point". Ce commandement est bafoué sans arrêt. On tue toujours quelque part... J'ai aussi étudié le grec, et le latin.

N'étant pas toujours sage, on m'a parfois puni : une année, ayant chanté en promenade "Le curé de Bonbon" qui évoquait l'escroquerie de dames riches par un religieux, je dus même recopier "Esther et Athalie", à Pâques, au lieu de partir en vacances.
Au cours de ces études, j'ai appris la discipline et le respect du voisin.

Devenu lycéen à Jean-Baptiste Say, je pratiquai en outre le piano avec Monsieur Marcoux, un ami du célèbre virtuose Braïlovski.
En continuant l'étude du dessin, je fus initié à la peinture, l'aquarelle et la perspective par un voisin, responsable de la publicité chez Citroën. Il me permit ainsi de réussir l'épreuve proposée par Jacques Colombier, au studio de Joinville, lequel studio est aujourd'hui rasé.

En 1930, mon père ayant eu des difficultés, il fallut chercher un emploi.
J'entrai chez Pathé où l'on travaillait jour et nuit pour réaliser des films en deux ou trois versions.
Les décors étaient montés très vite, très bien, grâce à ces énormes magasins d'éléments de décors dont j'avais assuré les relevés.
Les ouvriers aussi étaient extraordinaires.
Ce fut également l'occasion de côtoyer de grands artistes : Andrejew gui venait de décorer "'Opéra de Quat' Sous", Hermann Warm, créateur (avec Roehrig) des décors du "Cabinet du Docteur Caligari" avant de devenir malheureusement nazi.

Dans le même temps, j'ai collaboré avec les décorateurs "maison" : Aguettand, Colombier, Krauss, Lucien Carré, de Gastyne et, hors du studio, avec Meerson et Trauner, dont l'aide me fut précieuse.
Plus tard, pendant l'Occupation, alors que ce dernier était caché à Tourettes-sur-Loup, j'ai réalisé les décors qu'il avait dessinés pour "Lumière d'été", avec, le concours de Barsacq et Clavel.

En 1933, à l'arrivée d'Hitler au pouvoir, beaucoup de réfugiés allemands furent accueillis par un comité que nous avions créé dans le but de les aider.
Vers la fin de la même année, je travaillai sur l'AtaIante avec Francis Jourdain, fondateur, avec Léon Moussinac, de l'A.E.A.R. (Association des Etudiants et Artistes Révolutionnaires). Ayant adhéré, je recevais la publication nommée "Commune " et participai aux réunions. Je découvrais alors le Communisme.(J'avais ainsi un guide moral grâce aux enseignements chrétiens et un guide social grâce au syndicalisme.)

Chez Pathé, j'ai fait connaissance avec des "chefs de plateaux" :Jean-Paul Dreyfus, devenu Le Chanois pendant la guerre, Jean Lévy dit Jean Ferry, merveilleux scénariste, ainsi que Jacques Brunius. Les frères Prévert, amis des précédents, entrèrent aussi chez Pathé-Nathan pour tourner leur premier film, "L'affaire est dans le sac", où j'étais assistant.

On enregistrait beaucoup de musique à cette époque, pour accompagner la vente de pochettes-surprises, mais les orchestres étant supprimés dans les salles pour des raisons économiques. J'assistai aux débuts d'orchestres merveilleux, comme celui de Staram, dirigé par Vladimir Golschman ou, parfois, par le pianiste Braïlovski.

J'ai beaucoup appris, et toujours voulu faire profiter ceux qui me côtoyaient.

En 1934, il me fallut travailler trente trois jours et trente trois nuits de suite, pour monter les décors de "Dactylo se marie" de Joe May.
Le décorateur allemand ne parlait pas français, mais, comme moi, un peu d'anglais et je fus désigné pour mener à bien ce travail assez difficile.
Je dormais de 13 à 16 heures, pour être au rapport avant 17 heures, afin de définir le travail des ouvriers pour la nuit. Trente trois décors importants furent créés en trente trois jours, ce qui me causa une grande fatigue.

MM. Tual et David, directeurs du studio, m'offrirent alors un séjour de repos aux Rousses, dans le Jura. Dans l'hôtel logeaient Hugues Panassié ainsi que plusieurs musiciens de jazz du Hot Club de France, accompagnés de péripatéticiennes de Montparnasse, ce club étant installé rue de l'Arrivée, dans le XIVème arrondissement.

Le 6 février 1934, nous avons entendu à la radio, très émus, la relation des graves événements survenus à Paris.
Le lendemain, avant la grande manifestation de protestation, antifasciste annoncée pour le 9 février arriva le train à crémaillère venant de Morez pour se diriger vers Nyon, en Suisse. Il s'arrêta aux Rousses, bloqué par la neige. Une quarantaine de couples, avec valises, fourrures, boites à bijoux, en sortirent, bien décidés à fuir la France. Peu de temps après, ils rentraient à Paris, rassurés.

Après cette période de repos, des amis m'invitèrent à une soirée dans les locaux d'une grande vannerie. Je devais apporter mes disques de jazz, ma collection étant déjà importante, grâce à Jean Ferry qui m'avait fait découvrir de grands musiciens.
Pendant la soirée, je fis connaissance avec les propriétaires de la vannerie, Monsieur et Madame Cornon. Une de leurs filles, Colette, devint ma femme, qui a toujours manifesté une immense patience avec moi.

Suivirent deux années de service militaire, à Metz et Dijon pendant lesquelles j'ai lu Freud (il faut le faire !!!), Havelock Ellis, etc.
J'ai participé à la constitution d'une formation de jazz, car doué en solfège, on m'affecta comme secrétaire auprès du chef de musique. Celui-ci était franc-maçon. Il m'invita à une "tenue blanche", réunion d'information rassemblant des gens de toutes origines, professions et opinions. J'y appris la tolérance.
A l'occasion d'une autre "tenue blanche", la Loge accueillit des évadés des camps nazis qui décrivirent le sort des détenus. Les francs-maçons et les communistes étaient internés dès 1933 en Allemagne...

Après le service militaire, Eugène Lourié, m'engagea sur plusieurs films.
Juste avant la mobilisation, j'intégrai l'équipe de "La règle du jeu", Lourié étant appelé à New York pour travailler sur les décors d'un ballet. Je suis resté seul pour faire ce grand film, très difficile à cause de ses nombreux décors.
Lors d'un rappel de classes Jean Renoir fit chanter la Marseillaise pour saluer les membres de l'équipe qui partaient à l'occasion de cette mobilisation.

Je rejoignis ensuite Nice, travaillant sur le premier grand film de Delannoy, "Macao, enfer du jeu" réalisé avec le chef-décorateur Pimenoff. Le tournage se fit entièrement au Studio de la Victorine à Nice et à Villefranche. Des militaires indochinois assuraient la figuration et des sampans furent construits...
Rien ne manquait pour travailler : les conditions de travail devraient toujours être semblables aujourd'hui. Malheureusement, les studios sont détruits, en France, les uns après les autres.

C'est à Nice que l'on apprit le départ de Jean Renoir parti tourner "La Tosca", dans l'Italie de Mussolini...
On note beaucoup de déviations chez nos contemporains. Ainsi Ezra Pound, qui participa au surréalisme, encensa l'Italie fasciste. De même, Knut Hamsund, prix Nobel, se mit à beaucoup estimer Hitler. A Metz, le 14 juillet 1936, défilant devant le commandant de la Place et l'Etat-Major, je fus effaré, ainsi que mes camarades fanfaristes, de voir des officiers français saluer comme les nazis. Des amis ont également dévié, mais... j'ai appris la tolérance...

Après la guerre, il y eut encore beaucoup d'épreuves. J'ai fait ce que j'ai pu pour que la jeunesse puisse travailler dans ce métier...
S'il y a des dictatures sanguinaires, il existe aussi celle de l'argent, que l'on ne peut gommer. C'est elle qui détruit nos studios, pour des raisons peu valables.
Je voudrais que, tous, nous fassions de gros efforts pour convaincre ceux qui tiennent encore les cordons de la bourse afin de reconstituer ce qui a été bêtement détruit...

Je vous remercie."