Un Couple oridinaire

UNIVERSITE PARIS X NANTERRE

Délégation aux Affaires Culturelles - A.N.D.A.C.I.
Association Arts & Techniques du Cinéma et de la Télévision


« On est grand quand on épouse une grande querelle » (Shakespeare)

Henri ALEKAN présente

UN COUPLE ORDINAIRE
pièce de Robert KUPERBERG adaptée du livre de
Gitta Sereny, Au fond des Ténèbres,

avec
Aurore CLEMENT
Guy TREJEAN
Maïa SIMON
Pierre-François MARTIN-LAVAL


Décors : Max DOUY

Lumières : Henri ALEKAN

*********************

« Ne pas chercher à comprendre le mal,
c’est se priver des moyens pour le combattre »
(Tzvetan TODOROV)

********

« Les monstres existent,
mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ;
ceux qui sont dangereux ce sont les hommes ordinaires.
»
(Primo LEVI)

********
Cette œuvre essentielle et courageuse interprétée par de grands acteurs
est fondée sur l’interview authentique du chef du camp d’extermination de
Treblinka, responsable d’un million de morts dans les chambres à gaz.

Séance exceptionnelle le dimanche 31 octobre 1993 à 15 heures
suivie d’un débat avec les Comédiens et les Créateurs

(Au Théâtre de Chaillot)


UNIVERSITE PARIS X NANTERRE - Délégation aux Affaires Culturelles
200, avenue de la République 92001 NANTERE CEDEX


N.B. : Le dernier travail commun de Max Douy et Henri Alekan fondé sur le professionnalisme, l’amitié et les principes.

LE BOURREAU ET LE JOURNALISTE

Robert Kuperberg est un inconnu dans le monde du théâtre où il vient d’entrer. En revanche, il est bien connu dans le royaume du cinéma où il fut longtemps producteur et pour lequel il réalise depuis peu des documentaires. Bien que producteur d’œuvres mémorables comme le Monsieur Klein de Losey, il a abandonné ce métier tout en gardant un pied dans la distribution, puisqu’il rediffuse en France, cet automne, The Front de Martin Ritt et Jugement à Nurenberg de Stanley Kramer. Mais le voilà au théâtre comme auteur et metteur en scène d’Un couple ordinaire à Chaillot. De la production au cinéma, il parle au passé : « J’ai toujours préféré les ”épiciers” bailleurs de fonds des années soixante aux technocrates d’aujourd’hui Ces gens, auxquels on racontait nos projets et qui s’engageaient à la fin d’un déjeuner, ont permis des choses formidables. Aujourd’hui citez-moi une Sofica qui ait produit un film digne et courageux. »
Et du théâtre au présent. L’idée de sauter du studio aux planches lui est venue par passion d’une œuvre : Au fond des ténèbres, de Gitta Sereny. On connaît l’ouvrage : Gitta Sereny, journaliste d’origine hongroise, interrogea en prison Franz Strangl, l’Autrichien qui commandait le camp de Treblinka. Le texte de ce très long entretien, étoffé d’autres témoignages, eut un immense retentissement. De grands metteurs en scène ou acteurs. comme Nanni Loy, Liv Ulmann, Liliana Cavanni, des chaînes de télévision américaines proposèrent à Gitta Sereny de porter son livre à l’écran. Elle refusa toutes les demandes, mais accepta récemment que Kuperberg l’adapte au théâtre, en France.
Kuperberg, lui aussi, voulait faire un film, d’abord. Mais l’idée d’une pièce lui vint rapidement, encouragée par ses amis Aurore Clément (qui avait joué pour lui Comédie d’amour, film inspiré de la vie de Léataud) et Tzvetan Todorov qui l’aidèrent dans ses démarches auprès de Gitta Sereny. Puisque l’auteur approuvait le principe d’une transposition scénique, il se mit au travail et plongea dans les arcanes d’un art dont il ne savait rien (ou presque), le théâtre.
Car, du théâtre, il sait vraiment peu de choses, Robert Kuperberg ! Il ne connaît que ce qu’il y a de théâtral au cinéma, que ce que le septième art a gardé en lui-même de ses origines théâtrales. « J’aime bien le théâtre quand il est filmé, dit-il. Rio Bravo, la Prisonnière du désert, tous les films de Lubitsch, ce sont mes références de ”théâtre”. John Ford disait : ”Ce n’est pas la caméra qui doit bouger, ce sont les comédiens.” C’est cela, le théâtre : des plans fixes où il faut mettre en valeur les acteurs. »
Le bourreau de Treblinka, son épouse et la journaliste venue les interroger, plus un gardien seront donc pour la première fois figurés sur une scène. « En dehors de ce qu’a pu dire Rudolph Hess, le témoignage de Franz Strangl est le seul qui ait pu être obtenu d’un chef d’un camp d’extermination, précise Kuperberg. Ce qu’il y a de remarquable dans la démarche de Gitta Sereny, c’est qu’elle a fait parler Strangl sans manifester d’indignation, dans la froideur, sans mettre en cause ouvertement la réponse classique des bourreaux : ”J’ai obéi aux ordres”, ce qui est, malgré tout, un argument de défense. Ce que j’ai pris dans ce grand livre. c’est ce couple ordinaire. J’ai cité Primo Levi quand il dit que les hommes ordinaires sont plus dangereux que les monstres, qui sont peu nombreux. J’ai toujours pensé qu’il était plus utile de montrer les bourreaux que les victimes. Si on veut voir disparaître les bourreaux, il faut les connaître. Et ils sont en effet des gens ordinaires. Sprangl liquidait 5 000 Juifs par jour, sa femme approuvait. Et c’étaient des gens ordinaires ! J’ai construit la pièce sur le couple, en le resserrant, puisque, dans le livre, la femme n’était présente que dans son témoignage, sans qu’on la voie vivre et dialoguer avec son mari, et le face-à-face avec la journaliste. J’ai soumis le texte à Gitta Sereny qui a demandé quelques corrections et a tout approuvé. »
Kuperberg s’est entouré d’une équipe formidable, qui, comme par hasard et à quelques exceptions près, est une équipe de cinéma : pour les acteurs, sa complice Aurore Clément, Guy Tréjean, Maïa Simon ; pour le décor, Max Douy et, pour la lumière, Henri Alekan, ce qui dépayse et transporte les techniciens de Chaillot, heureux de collaborer avec ces mythes vivants du plateau de cinéma. « Il fallait des acteurs qui aient une grande classe humaine, dit Kuperberg. Aurore Clément, qui joue la journaliste, est une actrice d’une grande pudeur. Elle est, avec moi, à l’origine de la pièce. Elle est la pièce ! Tréjean, qui sera Strangl, est formidable ; je l’ai vu récemment dans la Mouette, c’est Spencer Tracy ; Maïa Simon, qui jouera la femme de Strangl, est une actrice si douée qu’elle ne jouera jamais ”théâtre”. J’ai engagé aussi Pierre-François Martin-Laval, dans le rôle du gardien, pour son insolence. Quant à Douy et Alekan, ils ont eu des idées sublimes. J’ai une folle reconnaissance pour Jérôme Savary, qui a pris tous les risques. Sans lui, la pièce n’aurait pu exister. Le théâtre, aujourd’hui, c’est un studio de cinéma comme dans les années trente et quarante, quand tout le monde pensait à la qualité. » Un cinéaste de théâtre est né !
Un couple ordinaire à Chaillot, Paris.
Le livre de Gitta Sereny, Au fond des Ténèbres, traduit par Colette Audry, est réédité par Denoël.

Gilles COSTAZ (septembre 1993 : extraits)